INFANTILISATION DU NON-SENS
« Nous avons créé une civilisation dans laquelle on sort de l’enfance plus tôt,
alors qu’on atteint l’âge de raison le plus tard possible », Claude Levi Strauss

Le phénomène constaté par Michel Onfray, est l’une des caractéristiques fondamentales de la civilisation occidentale moderne, ce qui la distingue des cultures et civilisations traditionnelles, ainsi que plus ou moins des autres aires de civilisation contemporaines.
L’accent mis sur l’adolescence, avec une tendance à occuper une part croissante de la vie ou presque toute une vie, contraste avec les communautés antérieures ou premières, dans lesquelles il existe une période de transition plus ou moins courte, au point que pour certaines d’entre elles, il s’agit de l’initiation rituelle du passage de l’enfance à l’âge adulte, à l’âge de maturité.
André Breton résume symboliquement l’art moderne par le vocable « caprice », qui le distingue de la création artistique antérieure. La spontanéité, l’individualisme, l’égocentrisme, la subjectivité, le narcissisme, l’égoïsme, se résument dans le mot caprice de l’avant-garde du début du XXe siècle, en passant par la génération boutonneuse des Beatles et consorts, jusqu’à la déconstruction et l’autisme, le rythme d’onomatopées et de turbo folk, sans oublier – La génération exhibé de Facebook, Twitter et autres réseaux sociaux de banalisation infantile comme moyen d’interaction et de communication de masse.
Le gourou de la manipulation du début du XXe siècle Edward Berneys, un neveux de Sigmund Freud, a commencé son étude inégalée sur la manipulation de l’opinion publique intitulée Propaganda – en affirmant que les masses sont incapables de penser par elles-mêmes, ce qui signifie que quelqu’un doit penser pour elles, mais sous le couvert de l’anonymat. En tant que Bible du marketing moderne autour du quel gravite tout le pouvoir et l’influence, la finance et l’agencement de la modernité, Berneys était très en avance sur son temps, ainsi qu’un modèle très utile pour ses contemporains. Staline et Goebbels, ainsi que le président Roosevelt, ont été parmi les premiers adeptes de Berneys – Roosevelt a été élu président sur un projet politique d’isolationnisme, ce qui ne l’a pas empêché a engager les États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale – inversant l’opinion publique par la mise en pratique de la méthode d’Edward Berneys.
Le système représentatif sous forme de suffrage universel a contribué à la dite démocratisation des valeurs – au prix d’infantiliser l’opinion publique incomparablement plus que de rapprocher les gouvernants et les élites de la volonté et des intérêts des couches les plus larges.
La démocratie au sens originel de l’ancien monde hellénique ne signifie pas tant le suffrage universel ou même un consentement général, car seule une partie de la population vote, mais est un mécanisme efficace pour prévenir les abus de pouvoir et d’autorité de l’État – principalement par l’ostracisme – l’exclusion et le bannissement au scrutin secret, même du citoyen le plus méritant, s’il existe un soupçon de possibilité de la tyrannie d’une personne, ce qui correspond à un abus de pouvoir de l’État. Nous assistons à la façon dont le système représentatif moderne, dans le meilleur des cas, ne fournit pas suffisamment de protection contre des abus de pouvoir, qui dans une démocratie servent de plus en plus qu’à masquer la désaveux du pouvoir et des monopoles d’influence.
La civilisation du divertissement et des jeux (gadgets), des sensations instantanées et d’effets de mélodrames, est la cause et la conséquence de la fabrique de rêves, de l’industrie du divertissement et des illusions, qui a nourri des générations d’éternels adolescents. Réfractaires au côté tragique de l’existence, des euphémismes s’y employant fort aisément – départ, disparition, abandon, etc., comme une manière de dématérialiser la mort et de vider de sens la vie dans une bulle de mélodrame. Il n’y a qu’un pas entre les funérailles accompagnés d’une fanfare de turbo-folk et l’absorption des cendres des incinérés.
La civilisation pubertoïde du non-sens transcendant impose son système de valeurs aux aires inférieures de l’humanité, masquant avec de moins en moins de conviction que ses valeurs sont un voile transparent de ses intérêts mercantiles et un puissant levier de domination de la fausse conscience. Ce qui correspond aussi à introduire l’euthanasie sous toutes ses formes par voie de petites et de grandes mises en pratique, par moyen de ses prescriptions légales et l’instauration du désordre moral. En retirant la population vieillissante vers des foyers d’euthanasie tacite et d’aide médicale à mourir, dès les préretraités qui sont des citoyens de seconde zone, malgré le pouvoir d’achat enviable de ceux de classe moyenne, elle aussi voué à l’extinction. La délimitation entre le monde postmoderne et le monde en voie de développement est sur la ligne de partage concernant l’attitude envers le troisième âge – un voile aux yeux d’une fausse conscience d’une part – le respect de l’ancienté, de la maturité et de l’expérience, de l’autre. La différence que tout touriste doit remarquer lorsqu’il franchit les frontières de plus en plus poreuses entre les deux formes d’humanité.
Aux yeux vides et esprits impulsés par d’innombrables chaînes de médias, aux séries virales et aux infos nivelés partout, aussi alignés que même Hitler n’aurait pas pu l’imaginer (P. Beson), les touristes occidentaux épuisent leurs dernières forces en parcourant le monde, inaccessible pendant leur vie active, tandis que ceux venant de l’est et du sud sont de plus en plus attirés par les berceaux occidentaux de la civilisation, leur apparaissant comme un musée de figures de cire vivantes, celle du monde le plus développé, qui se meurt aussi bien biologiquement, que comme modèle de société.
Le dernier roman d’un écrivain majeur, Anéantir – celui d’une grande littérature désormais quasiment résiduelle – aurait pu faire figurer en exergue la phrase d’Eugène Ionescu : « Je sais que tout est absurde, mais personne ne peut me convaincre que la douleur n’existe pas. »
Il aurait pu le faire, mais ce ne fut pas le cas, car même la douleur c’est depuis longtemps dissipée avec l’engourdissement d’une adolescence toujours plus diffuse et factice, usée et vidée de sens, grisonnante, anesthésiée, psychiquement, mentalement et moralement auto-euthanasiée.

Paris, le 15 février 2022 B.I.Bojović

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